La dermatologie est une spécialité médicale très demandée en France, que ce soit pour des pathologies bénignes (acné, eczéma, psoriasis) ou des maladies plus graves comme les cancers de la peau. Pourtant, obtenir un rendez-vous avec un dermatologue relève souvent du parcours du combattant, avec des délais qui peuvent dépasser plusieurs mois, voire une année dans certaines régions. Mais pourquoi cette situation perdure-t-elle malgré les alertes des professionnels de santé et les besoins croissants de la population ?
Plusieurs facteurs expliquent cette pénurie de dermatologues, notamment des décisions politiques anciennes, la limitation drastique du nombre de médecins formés durant plusieurs décennies et les difficultés à ajuster l’offre de soins aux besoins réels de la population.
Un héritage du numerus clausus : des choix politiques aux lourdes conséquences
Le problème de la pénurie de dermatologues en France trouve ses racines dans une politique de restriction du nombre de médecins formés, mise en place dans les années 1970. À cette époque, le gouvernement a instauré un numerus clausus, c’est-à-dire une limitation du nombre d’étudiants admis en deuxième année de médecine, dans un souci de maîtrise des dépenses de santé et pour éviter une prétendue « surcharge médicale ».
Les grandes périodes de limitation du nombre de médecins
Le numerus clausus a été instauré en 1971 sous la présidence de Georges Pompidou, avec Jacques Chaban-Delmas, puis Pierre Messmer comme Premiers ministres, et différents ministres de la Santé dont Michel Poniatowski.
- Années 1970-1980 : Réduction drastique du nombre de médecins formés.
→ Sous Valéry Giscard d’Estaing (1974-1981), avec Simone Veil puis Jacques Barrot à la Santé, la tendance se poursuit. - Années 1990 : Point bas du numerus clausus avec moins de 4 000 médecins formés par an.
→ Sous François Mitterrand, puis Jacques Chirac, la politique de restriction est maintenue malgré l’augmentation des besoins en soins. - Années 2000 : Une remontée tardive du numerus clausus.
→ Sous Jacques Chirac, puis Nicolas Sarkozy, les gouvernements prennent conscience du manque de médecins, mais les effets ne se feront sentir que bien plus tard.
Malheureusement, la formation d’un médecin, et encore plus d’un spécialiste, prend plus de 10 ans. Ainsi, les réductions drastiques du numerus clausus des années 1980 et 1990 ont eu des conséquences qui se font ressentir encore aujourd’hui.
L’augmentation des places en internat, mais une spécialité toujours sous-dotée
Un retard rattrapé trop tard
À partir des années 2000, face aux premières tensions démographiques, les gouvernements successifs ont décidé d’augmenter le numerus clausus. Il est passé de 4 000 étudiants par an en 1995 à plus de 9 000 en 2020.
Cette augmentation s’est traduite par une hausse des internes en médecine générale, mais les places pour les spécialités sont restées limitées, notamment en dermatologie.
Un nombre de postes insuffisant en dermatologie
Même si le numerus clausus a été supprimé en 2020 sous la présidence d’Emmanuel Macron, avec la mise en place d’un numerus apertus (adaptation du nombre de médecins formés selon les besoins), les places en internat de dermatologie restent insuffisantes.
Par exemple, en 2023, il n’y avait qu’environ 200 places pour la spécialité dermatologie en France, alors que les besoins sont bien plus élevés. Cette restriction s’explique par :
- Le manque de postes hospitaliers et universitaires pour encadrer les internes.
- La volonté politique de privilégier la médecine générale, perçue comme prioritaire pour lutter contre les déserts médicaux.
- La faible pression sur les pouvoirs publics comparée à d’autres spécialités jugées plus critiques, comme la cardiologie ou la psychiatrie.
Une spécialité attractive, mais un exercice inégalement réparti sur le territoire
La dermatologie est une spécialité très attractive pour les étudiants en médecine, notamment pour son équilibre entre consultations, interventions techniques et qualité de vie professionnelle. Mais plusieurs facteurs aggravent la pénurie :
- Une forte concentration en milieu urbain : les dermatologues s’installent surtout dans les grandes villes, où la demande est forte et où ils peuvent exercer dans des conditions favorables.
- Un vieillissement des praticiens : une part importante des dermatologues actuellement en exercice partira à la retraite dans les 10 prochaines années.
- Un exercice de plus en plus tourné vers l’esthétique : face aux contraintes administratives et à la faible valorisation des actes médicaux, certains dermatologues se tournent vers des actes de médecine esthétique, souvent plus rentables et moins contraignants.
Des syndicats qui réclament plus de places, mais une réponse encore timide du gouvernement
Depuis des années, les syndicats de médecins et les associations professionnelles alertent sur le manque de dermatologues et réclament une augmentation des postes en formation.
Ils demandent notamment :
- Une augmentation du nombre de places en internat pour former plus de spécialistes.
- Une meilleure répartition géographique des dermatologues, avec des incitations à s’installer dans les zones sous-dotées.
- Une meilleure valorisation financière des actes médicaux, pour éviter la fuite vers l’esthétique.
Malgré ces demandes, les évolutions restent lentes et les changements mis en place aujourd’hui ne produiront leurs effets que d’ici 10 à 15 ans.
Une situation qui s’améliore, mais trop lentement
Les délais chez les dermatologues sont longs principalement en raison de décisions politiques prises il y a plusieurs décennies et du manque de réactivité dans la formation de nouveaux spécialistes.
Bien que le numerus clausus ait été supprimé et que le nombre de médecins en formation ait augmenté, les postes en dermatologie restent insuffisants face à la demande croissante. Les syndicats de médecins réclament depuis des années une augmentation des places pour cette spécialité, mais les réformes restent timides.
D’ici quelques années, la situation pourrait s’améliorer grâce à l’augmentation des effectifs en formation, mais pour l’instant, il faut s’attendre à des délais encore longs pour obtenir un rendez-vous avec un dermatologue.
Pénurie de dermatologues : où en est la Corse ?
Comme le reste du territoire français, la Corse n’échappe pas à la pénurie de dermatologues. Les délais pour obtenir un rendez-vous peuvent atteindre plusieurs mois, en raison du faible nombre de spécialistes exerçant sur l’île et du vieillissement de la profession. Cependant, des solutions innovantes émergent pour pallier ce manque. Parmi elles, la télé-expertise Corsicaderm permet aux patients d’obtenir un avis spécialisé sans avoir à consulter physiquement un dermatologue.
Grâce à ce dispositif, le médecin généraliste peut envoyer des photos et des informations médicales à un dermatologue distant, qui apporte un avis rapide et précis. Cette initiative améliore la prise en charge des pathologies dermatologiques en Corse et réduit les délais d’attente pour les consultations en présentiel, en orientant prioritairement les cas nécessitant une prise en charge urgente.